Présentation |
Formations |
Membres du Réseau |
Lettres d'Information
Et demain les écoles ?
G. Séquaris, Préfet Honoraire (Athénée royal de Gembloux)
Il n'y a pas si longtemps, presque tout le
monde était d'accord, dans un certain flou
artistique sans doute, sur les définitions de
termes comme "culture" ou "formation
générale".
Pourtant, le plus souvent, dans leur emploi
très général, ces termes étaient des éléments
typiques d'une langue de bois qui permettait à
ceux qui l'employaient de contourner certains
problèmes et de s'en tirer par une pirouette ou
l'énoncé d'un paradoxe de bon ou de mauvais
goût.
Nous avons tous assez souvent entendu parler
d'une "culture" qui était "ce qui demeure quand
tout a été oublié" ou de la formation de
"l'Honnête homme" qui lorgnait vers le XVIIe
siècle. Mais la plupart des lecteurs ou des
auditeurs restaient sur leur faim et ne
trouvaient pas dans ces définitions une réponse
à leur interrogation.
Ainsi, encore maintenant, l'expression
"formation des jeunes" apparaît-elle comme un
fourre-tout qui abrite les conceptions et les
idéologies les plus diverses.
Pourtant ne serait-il pas temps, et même
urgent, de renoncer à ces vains exercices de
style, d'aborder cet important problème d'une
manière plus pragmatique et de circonscrire les
vraies questions que pose cette épineuse
nécessité de préparer l'entrée de l'adolescent
dans les vies sociale et professionnelle.
Dans ce domaine il va de soi, me semble-t-il,
qu'il faut envisager deux volets bien distincts
ais qui s'interpénètrent forcément.
Il faut, d'une part, que les jeunes reçoivent
une formation du caractère et de la
personnalité qui préparera leur nécessaire
socialisation et il faut, d'autre part, qu'ils
soient en possession des outils qui leur
permettront de pénétrer le monde professionnel
et,surtout, de s'y main-tenir.
Les entreprises d'aujourd'hui, et même les
meilleures, sont parfois momentanément
déboussolées par l'avènement en cascade des
toutes nouvelles technologies dont elles
doivent se doter pour ne pas demeurer à la
traîne. Les fonctions du personnel sont
fréquemment modifiées pour que l'entreprise
puisse s'adapter et survivre.
L'actuel paradoxe du monde du travail est que
le personnel, pour être engagé, doit avoir
acquis une spécialisation fort pointue et que,
à souvent très bref délai, sa compétence et ses
connaissances doivent évoluer pour qu'il puisse
continuer à faire face aux exigences nouvelles
qui lui permettront de conserver son emploi.
La spécialisation pointue du départ devient
rapidement obsolète et requiert une orientation
nouvelle et parfois très différente.
C'est donc la course aux "nouvelles
instructions" qui devront impérieusement être
acquises et maîtrisées. Il y va le plus souvent
de la survie de l'entreprise et, donc, du
maintien de l'emploi.
Il apparaît dès lors clairement que l'école,
quels que soient son niveau et sa qualité, ne
peut plus assurer la transmission des
connaissances garanties pour une efficacité de
longue durée.
En refusant d'admettre et de reconnaître les
nouvelles conditions du monde du travail, elle
risque à bref délai de dispenser une "belle
culture générale" qui ne pourrait plus combler
que les rentiers et, plus malheureusement, les
chômeurs.
Il serait donc indispensable que les instituts
d'enseignement, même les plus spécialisés,
annoncent la couleur et préviennent leurs
étudiants qu'ils ne peuvent leur apporter
qu'une initiation de départ très générale et
qui laisserait le plus de portes ouvertes.
Il faut que le jeune sache que s'il veut
survivre, il va devoir rester un éternel
étudiant du début de sa carrière
professionnelle jusqu'à la fin de celle-ci.
Dans les meilleurs cas, pour faire face à cette
situation, il sera peut-être épaulé par une
entreprise éclairée qui aura compris tout le
profit qu'elle pourra retirer de cette aide
qu'elle aura accordée.
Dans les pires cas, ce sera le bureau de
chômage ou la pension prématurée, pour autant
que la société puisse encore faire face aux
obligations résultant de cet état permanent de
secours social.
Il est donc impératif et incontournable que
notre école change radicalement de conception
et d'orientation et que ses structures, ses
méthodes et ses programmes soient modifiés,
sous peine de "tourner à vide". Le temps des
réformettes me semble dépassé.
Nos décideurs, qui continuent le plus souvent à
prôner "un enseignement élitiste de qualité" et
qui se retournent avec attendrissement et
nostalgie vers le passé et la brillante
formation qu'ils ont reçue, prennent des
responsabilités dont ils ne mesurent peut-être
pas toujours la portée.
Ils risquent de conduire toute une génération à
la faillite. Et ces gens, ces travailleurs
inutilisés et même inutilisables ne seront pas
toujours des résignés. A bon droit, ils
demanderont des comptes.
Evidemment, on peut toujours alléguer que tout
cela est fort complexe, qu'il y a des choses
plus urgentes et que, finalement, "après nous,
les mouches !"