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Lettres d'Information
Pour une didactique de l'accès à l'information
B. Pochet (Bibliothèque FUSAGx)
Constat
L'aptitude à utiliser correctement et
adéquatement un matériel de référence, un
livre, un dictionnaire, un manuel, etc. et à
fréquenter les bibliothèques et centres de
documentation est peu développée dans la
pratique courante de nos écoles. Pourtant, et
c'est de plus en plus évident, l'augmentation
exponentielle des connaissances, des
publications, des sources et moyens
d'information justifie largement la nécessité
d'une didactique de l'accès à l'information. On
n'est pas à un paradoxe près. D'une manière ou
d'une autre, l'enseignant doit s'informer et
lit à la place de l'élève, aujourd'hui plus que
jamais. C'est alors celui qui enseigne qui en
apprend le plus [MARCOIN, 1993]. Dans les
syllabus ou les cours polycopiés, le parcours
de l'étudiant est souvent tracé, les
informations sont prédigérées, l'auteur n'y
introduit que l'essentiel des différentes
sources qui, quand elles sont citées, sont
souvent introuvables ou mal renseignées.
L'étudiant qui consulte alors en dehors de ces
cours prémâchés et prédigérés, "fait du zèle".
Pour les cours oraux, le transfert
d'information, en sens unique, va toujours de
l'enseignant qui a préparé sa leçon, avant, à
l'élève qui l'étudiera, après, en vue de
réussir son examen. C'est un transfert de
connaissances de la tête de l'enseignant à
celle de l'élève. Dans ces situations
d'apprentissage, maintes fois décriées, le
professeur explique et c'est cette explication
qui fait l'économie de la construction
personnelle et qui empêche d'apprendre [ARNAUD,
1993].
L'accès à l'information
Observons les pratiques de nos voisins.
Les anglo-saxons parlent d'"information skills"
[MOORE, 1995 ; ROGERS, 1994] que l'on pourrait
traduire par compétence, ou capacité, d'accès à
l'information. Cette expression est définie par
MOORE [1995] comme la représentation des
démarches d'un apprentissage autonome et d'une
formation qui intègre une variété de sources
d'information.
L'expérience française, plus orientée autour
des bibliothèques et des CDI (Centres de
Documentation et d'Information), entend surtout
limiter l'échec scolaire en assurant aux
étudiants une formation de base aux outils de
recherche d'information [COULON, 1993]. Un
rapport interministériel français [SERIEYX,
1993] précise cependant qu'on ne forme pas à
l'information en soi, qu'il faut donner un
sens, une finalité à l'information. D'où la
nécessité d'utiliser une pédagogie de l'action,
de rendre acteur celui qui apprend à utiliser
l'information.
A Maastricht, l'université du Limbourg utilise
le "Problem-based Learning", l'apprentissage
par la résolution de problèmes [POCHET, 1995].
C'est une pratique didactique originale,
largement répandue dans les Facultés de
médecine américaines, qui se base sur la
résolution de problèmes originaux. Les
activités des étudiants se déroulent en groupe
et individuellement et les sciences de base
sont directement liées à la pratique, et
inversement. Cette didactique ne prévoit qu'une
douzaine d'heures de travail encadré par
semaine, le reste du temps étant consacré à la
recherche d'information, à la lecture et à
l'étude, souvent en bibliothèque. Le but de ces
didactiques est bien "d'apprendre à apprendre".
Une didactique appropriée aide l'étudiant à
organiser son propre savoir en en percevant les
manques, à structurer son ignorance pour se
donner les moyens de la combattre en étant
acteur de sa propre formation. L'accès à
l'information est assurément un moyen de se
former.
Il apparaît très clairement que l'enseignant
doit être le concepteur et le réalisateur de
situations propices à l'apprentissage, une
activité personnelle et autonome de
l'apprenant. La relation enseignant-élève ou
enseigner-apprendre doit être remplacée par le
"triangle didactique" [ARNAUD, 1993] entre
l'enseignant, le savoir et l'élève. Le cours
est alors remplacé par l'organisation et
l'animation de travaux de groupe, de
discussions, de bibliographies dirigées,
d'exercices pratiques, de laboratoires, de
tutorats et d'évaluations diagnostiques où les
aptitudes (et l'attitude) à la consultation de
références ont une place centrale.
Des expériences menées en Belgique [FRYDMAN,
JAMBE, 1978 ; FRYDMAN, ALLEGAERT, 1986] ont
démontré que les démarches et attitudes
favorables à la consultation de références
[VANDEVELDE, 1994] sont éducables dès
l'enseignement primaire. Cette approche se base
sur la résolution de problèmes originaux avec
références externes.
Elaborer une didactique
Pour rencontrer les problèmes constatés en
début d'article et suivre ces exemples, on peut
envisager de créer, à l'échelle d'un cours,
quelques situations de résolution de problèmes.
Lors de la construction de situations problèmes
faisant appel à des documents, il est utile de
se servir d'une échelle permettant une
gradation dans le niveau de difficulté des
problèmes posés. Ci-dessous, une ébauche
d'échelle, largement inspirée de l'échelle à
dix niveaux présentée par FRYDMAN et ALLEGAERT
[1986]. Cette ébauche est basée sur le
croisement de trois facettes.
Première facette, l'induction (le déclencheur)
: un terme induit directement la recherche
(recherche de ce terme dans le document) ; un
terme induit la recherche de manière indirecte
(recherche d'un équivalent ou d'un synonyme
dans le document) ; absence apparente de terme
inducteur.
Deuxième facette, la consultation du document :
recherche alphabétique pure (dans un lexique ou
un dictionnaire) ou séquentielle (numéro de la
page connu) ; passage par une table des
matières ou un index ; recherche
obligatoirement complétée par d'autres
recherches ; nécessité d'une identification du
document de référence à utiliser.
Troisième facette, le traitement de
l'information : recopiage simple de
l'information ; interprétation préalable de
l'information et/ou extrapolation ; analyse
et/ou application ; synthèse et/ou évaluation.
L'étudiant doit pouvoir clairement déterminer
les éléments catalographiques des documents
qu'il doit consulter : pour les livres, il doit
pouvoir trouver le ou les auteurs, éditeurs,
date d'édition, etc. ; pour les articles de
périodiques, en plus du ou des auteurs et du
titre, il doit en connaître la source (titre du
périodique, volume, pages, etc.) ; pour un
ouvrage de référence, l'identification doit
être claire ; pour un compte-rendu ou un
rapport ainsi que pour un document non
conventionnel, un maximum d'informations
doivent être connues. Il doit aussi reconnaître
le niveau d'élaboration (document primaire,
secondaire ou tertiaire), le niveau de
complexité (vulgarisation, technique,
scientifique, spécialisé) et l'accessibilité
(localisation, langue, support) des documents.
Chaque document doit être clairement identifié
ou identifiable (liste, catalogue,
bibliothèque). Une photocopie peut convenir
dans la mesure où elle contient tous les
éléments catalographiques et est replacée dans
son contexte.
Enfin, partant du principe que les situations
sont destinées à rendre l'étudiant capable de
recourir de manière autonome à des documents
les plus divers, les problèmes proposés doivent
obligatoirement éviter toutes possibilités de
recours au hasard. Voici quelques règles
simples qui annulent les effets du hasard :
éviter impérativement les questions du type
"vrai-faux" ; proposer les appariements avec
des listes dont le nombre d'items est différent
; proposer des choix multiples à items
concurremment acceptables (0, 1 ou plusieurs
solutions vraies).
Ces quelques pistes de travail peuvent, je
l'espère, vous guider lors de l'élaboration de
situations de résolution de problèmes. Vous
pouvez par ailleurs consulter les ouvrages de
FRYDMAN [1978, 1986] pour obtenir une approche
plus détaillée.
Bibliographie
ARNAUD P. [1993]. Mieux enseigner ? Moins de
paroles et plus de livres. In : Les étudiants
et la lecture. FRAISSE E. (éd.). (Politique
d'aujourd'hui). Presses Universitaires de
France, Paris, France, 113-130. ISBN 2 13
046060 7.
COULON A. (éd.) [1993]. L'évaluation des
enseignements de méthodologie documentaire à
l'Université de Paris VIII. Université de Paris
VIII, Association Internationale de Recherche
Ethnométhodologique et Laboratoire de Recherche
Ethnométhodologique, Saint-Denis, France, 100
p. ISBN 2 909915 01 8.
FRYDMAN M., JAMBE R. [1978]. S'informer pour se
former. Nathan, Paris, France ; Labor,
Bruxelles, Belgique, 268 p. ISBN 2 8259 0064
8.
FRYDMAN M., ALLEGAERT J. [1986]. S'autoformer
dans l'enseignement technique et professionnel.
Labor, Bruxelles, Belgique, 210 p. ISBN 2 8040
0134 2.
MARCOIN [1993]. Quelques paradoxes sur la
lecture étudiante. In : Les étudiants et la
lecture. FRAISSE E. (éd.). (Politique
d'aujourd'hui). Presses Universitaires de
France, Paris, France, 101-112. ISBN 2 13
046060 7.
MOORE P. [1995]. Information Problem Solving :
a Wider View of Library Skills. Contemporary
Educational Psychology 20, 1-31.
POCHET B. [1995]. Le "Problem-based Learning",
une révolutionou un progrès attendu. Revue
Française de Pédagogie (111).
ROGERS R. (ed.) [1994]. Teaching information
skills : a review of the research and its
impact on education. (British Library Research
Series). Bowker Saur, London, United Kingdom,
101 p. ISBN 1 85739 054 7.
SERIEYX H. [1993]. Formation à l'usage de
l'information, rapport du groupe de travail
interministériel présidé par Hervé SERIEYX. In
: Former et apprendre à s'informer. Pour une
culture de l'information. ADBS Edition, Paris,
France. 12 p.
VANDEVELDE L. [1994]. Aptitudes et attitudes à
la consultation de références. In : Actes du
colloque : L'enseignement et sa pratique.
Didactique des apprentissages, relation dans la
classe. Université Libre de Bruxelles. 15 et 16
mars 1994.
CHRETIEN C. (éd.). (Collection éducation). ULB,
Bruxelles, Belgique, 33-40.